Tupa’ia : le Navigateur initié

Vice-amiral Emmanuel Desclèves

Mai  2009

Ce digne héritier d’une expérience inégalée de l’art de la navigation océanique.

Au cours de son premier voyage de circumnavigation en 1769 et à la demande insistante de son passager de marque sir Joseph Banks, James Cook avait accepté d’embarquer un prince de Ra’iatea exilé à Tahiti, lorsqu’il appareilla des îles de la Société pour aller à la recherche du grand continent austral, selon ses instructions secrètes. « […] nous décidâmes d’en emmener un, nommé Topia, chef et prêtre. […] nous l’avions trouvé très intelligent et plus versé que quiconque dans la géographie des îles situées dans ces mers, ce qu’elles produisaient, les fêtes religieuses et les coutumes des habitants, […]. Nous n’avons jamais rencontré un homme qui ait autant de savoir et en conséquence nous n’avons rien pu ajouter à ce qu’il nous a dit de leur religion, si ce n’est des notions superstitieuses[1] ».

« L’instruction si étendue et si variée » de ce chef d’environ quarante quatre ans qui avait déjà exercé le pouvoir à Tahiti, avait fortement impressionné les Anglais, dont le jeune naturaliste sir Joseph Banks[2] qui l’avait invité à se rendre en Angleterre. Comme le souligne encore Cook une dernière fois[3]: « C’était un homme intelligent, perspicace, ingénieux, mais également fier et opiniâtre». Il servit heureusement pour les Anglais de guide, d’interprète, et de médiateur avisé et prudent avec les populations belliqueuses maories de Nouvelle-Zélande, auprès desquelles il se fit immédiatement un grand renom compte tenu de sa naissance et de son origine : la terre sacrée du grand marae de Taputapuateha à Ra’iatea, d’où étaient partis une dizaine de siècles auparavant les premiers colonisateurs Polynésiens, ancêtres des Maoris. Des années plus tard, des indigènes qu’il n’avait jamais rencontrés demandaient encore avec insistance des nouvelles de cet ambassadeur originaire de leur mère-patrie, dont le nom est resté plus célèbre localement que celui de Cook. En réalité, il joua un rôle tout à fait dominant lors des rencontres avec des nouvelles populations[4], comme Cook le relate sobrement : « Tupa’ia nous accompagna dans toutes nos excursions à terre, il fut d’un immense secours. »

Au moment de quitter Tahiti, Tupa’ia (ou Topia) avait déjà acquis une forte réputation auprès des Anglais, avec qui il venait de passer trois mois. Banks note sans ambigüité : « Nous repartons vers l’Océan, à la recherche de ce que le hasard et Tupa’ia voudront bien nous indiquer. »

Tupa’ia séjourna sur l’Endeavour près d’une année, au cours de laquelle il surprit ses hôtes par sa connaissance du Pacifique, qu’il n’avait naturellement pas eu le temps matériel de sillonner mais dont il se montra capable de décrire et de situer dans l’espace de nombreux archipels de façon étonnamment précise. « Tupa’ia avait beaucoup d’expérience et de lumière sur la navigation.  Il nous a fait de temps en temps la description de plus de cent trente de ces îles et dans une carte qu’il a tracée lui-même, il en a placé jusqu’à soixante-quatorze », raconte Cook[5]. « Depuis notre départ, Tupa’ia est très désireux de nous voir gouverner vers l’ouest, car dans cette direction nous rencontrerions de nombreuses îles […] éloignées de plus de 400 lieues de Raiatea. Il faut, d’après lui, 10 à 12 jours pour s’y rendre, 30 ou plus pour en revenir à bord des pahis, beaucoup plus rapides que notre vaisseau. Je crois qu’il dit la vérité. Ils peuvent très bien couvrir plus de 40 lieues par jour [125 milles]. »

Il s’illustra à bord de l’Endeavour par ses talents de navigateur pendant la longue traversée jusqu’à Teaotearoa (la longue terre blanche) la Nouvelle-Zélande, puis le long des côtes australiennes et jusqu’à Java. Il avait également le don d’étonner par son aptitude à indiquer la direction du fenua (son île natale), quelle que soit sa position géographique du moment. Il était donc a priori capable de rallier Tahiti à partir de n’importe quel endroit du Pacifique. « Tupa’ia était si expérimenté en la matière que partout et pendant un voyage de presqu’une année jusqu’à Batavia[6], il put toujours indiquer la direction de Otahiti.», rapporte R. Foster, ce qui reste aujourd’hui encore un exploit inégalé et pouvait assurément être considéré comme un peu humiliant pour les officiers anglais férus de sciences occidentales.

Il semble en effet que ses rapports avec Cook et les officiers de marine britanniques aient été un peu tendus, probablement parce que son attitude fière et martiale n’était certainement pas celle attendue d’un Indien ou d’un Sauvage, qui aurait du à leurs yeux être avide et reconnaissant devant les bienfaits de la civilisation des Lumières. Par ailleurs, ses vastes connaissances en matière de navigation et son expérience de chef plusieurs fois blessé au combat venaient directement les concurrencer sur leur terrain. Cook parle même d’une certaine «arrogance intellectuelle». Tupa’ia s’entendait en réalité beaucoup mieux avec l’aristocrate sir Joseph Banks, l’astronome Charles Green et le peintre Sydney Parkinson, qui lui apprit l’anglais mais aussi le dessin et l’aquarelle.

Navigation orthodromique directe

Notons également qu’en utilisant des méthodes de navigation astronomique directe, par arc de grand cercle, le Polynésien se place de facto sur la route maritime la plus courte d’un point à un autre, appelée orthodromie, évitant ainsi sur les longs trajets les inconvénients des tracés loxodromiques du système cartographique occidental[7]. C’est ainsi que Tupa’ia indiquait directement et sans délai l’azimut vrai de Tahiti, alors que les officiers anglais étaient d’abord obligés de faire le point avec plusieurs étoiles – à l’aide de sextant, montre, éphémérides et tables mathématiques diverses – pour se positionner approximativement sur une carte elle-même entachée d’erreurs, puis de faire un calcul de triangulation sphérique pour en déduire un azimut orthodromique de Tahiti, la carte selon Mercator n’indiquant pas autre chose qu’une donnée (loxodromique) assez éloignée de la vérité, compte tenu de la distance et de l’écart de latitude entre ces deux points. Pour se diriger vers Tahiti, il aurait fallu ensuite transformer cette série d’azimuts calculés en une succession de caps magnétiques corrigés des variations et déviations propres au compas du bord. D’où une multitude d’erreurs de mesures et d’approximations, bien peu propices à un résultat vraiment fiable.

Entre la lourde démarche scientifique occidentale succinctement décrite ci-dessus et celle de Tupa’ia  – qui établit une liaison biunivoque directe entre l’image du ciel à un instant donné et l’azimut réel d’une île située à des milliers de milles de là – seuls des esprits chagrins pourraient prétendre que la méthode occidentale est plus scientifique – à défaut certainement d’être la plus fiable. De mes souvenirs de classes mathématiques, il me semble que les professeurs applaudissaient justement ceux qui trouvaient les solutions les plus simples, jugées aussi les plus élégantes. Et quoi de plus élégant et de convaincant en l’occurrence, que la superbe démonstration astronomique de Tupa’ia, exempte de tout artifice ?

Un art réservé aux initiés

Encore peut-on raisonnablement présumer que ce vrai tahu’a – celui qui sait, l’initié – est bien loin d’avoir livré toute l’étendue de son savoir aux hommes blancs popa’a. Comme le notait un astronome européen en 1931 : « Parmi les secrets conservés par les indigènes, ceux relatifs à l’art de la navigation sont probablement encore aujourd’hui les plus précieux et les plus jalousement gardés[8] ».

On mesure pleinement toute la valeur accordée à cette connaissance sacrée réservée aux initiés, quand on observe qu’il n’en existe pratiquement aucun autre témoignage que ceux évoqués ici, alors même que plusieurs Européens ont eu dès la fin du XVIIIème siècle l’occasion de séjourner longuement au sein de la société tahitienne dans laquelle ils se disaient apparemment fort introduits. Par ailleurs très intéressants, leurs journaux et récits ne parlent pratiquement pas de tout ce qui touche à l’art essentiel de la navigation[9].  Cela reste vrai beaucoup plus tard, dans les très nombreux documents relatant la vie en Polynésie au cours des XIXème et XXème siècles, après l’installation des Européens, les méthodes de navigation n’y étant pratiquement jamais évoquées. Même un authentique navigateur aussi proche des Polynésiens que l’était Alain Gerbault – qui parlait parfaitement leur langue – se plaignait des difficultés à obtenir des informations sur les temps anciens. Evoquant l’un de ses amis proches, Narai : « En général, chaque fois que je l’interroge sur le passé, il me répond avec la plus grande méfiance. C’est une lutte terrible pour obtenir pour obtenir de lui quelques minces renseignements […] il cherche à m’empêcher de découvrir bien des choses[10]. »  Il faudra attendre les années 1960 pour commencer à percer petit à petit les secrets des anciens Navigateurs.

De tous temps, les explorateurs tentèrent de cacher leurs découvertes pour en conserver le bénéfice exclusif. Déjà les Phéniciens interdisaient l’accès à l’Atlantique via Gibraltar et répandaient dans les pays méditerranéens et moyen-orientaux toutes sortes de légendes propres à semer le doute et la terreur chez tous les navigateurs qui oseraient braver les dieux en franchissant les colonnes d’Héraclès.

Les Européens pratiquèrent d’ailleurs le même art du secret quand il s’agissait surtout de ne pas divulguer telle nouvelle découverte sur les routes de l’or, des épices ou de la soie, auprès de concurrents redoutés. Considérés pratiquement comme des secrets d’Etat, les périples, portulans, cartes, instructions nautiques et anciens récits de voyages ont été jalousement gardés sous clé par les capitaines et leurs commanditaires des cours royales d’Europe ou de la Sérénissime République de Venise, par exemple.

Cela étant, les explorateurs européens sont toujours partis avec des données cartographiques et des récits de voyages précédents, plus ou moins exacts voire imaginaires par exemple dans le cas du continent austral[11], mais jamais réellement au hasard, quoiqu’ils aient pu en laisser croire dans leurs relations de voyage, la véritable source de leurs inspirations étant rarement dévoilée. Magellan par exemple, connaissait bien sûr la rotondité de la terre et sa destination finale, mais n’avait pas annoncé grand’ chose de ses projets réels à ses équipages, pour ne pas les effrayer comme pour conserver toute la gloire de la découverte. Il avait en outre déjà pratiqué la route orientale des Indes jusqu’à Malacca avec l’un de ses bons amis portugais comme lui, Francisco Serrão, qui était vice-roi des îles Moluques à l’époque où la flotte de Magellan sous pavillon du roi d’Espagne se lança sur la route de l’ouest pour le rejoindre à l’autre extrémité de la terre[12].

De même peut-on raisonnablement imaginer que Cook, quittant une dernière fois les îles de la Société en décembre 1777 pour aller explorer la partie septentrionale du grand Océan, ne s’est pas tout à fait dirigé au hasard pour « découvrir » les îles Sandwich (Hawai’i) dès le 18 janvier 1778[13], quoiqu’il ait pris soin dans son journal de mentionner : « Je ne perdis aucune occasion de demander aux naturels s’il existe des îles au nord ou au nord-ouest de leur groupe [Société] ; mais je m’aperçus qu’ils n’en connaissaient pas une seule. » La route suivie par ses vaisseaux depuis Bora Bora les menait en effet en ligne directe vers ces « nouvelles » îles situées à plus de deux mille deux cents milles, dont les liens culturels avec les autres archipels du Pacifique étaient évidents, comme le souligne d’ailleurs Cook : « On éprouva une surprise agréable en reconnaissant que les insulaires parlaient la langue de Tahiti. »

Se serait-il déterminé à prendre au départ un cap seulement quelques petits degrés plus à l’est ou plus à l’ouest, il n’aurait pas redécouvert l’archipel Hawai’i, complètement isolé dans cette zone de l’océan. En réalité, comme le rappelle Lapérouse, ces îles avaient déjà été découvertes par les Espagnols en 1542, mais placées 16 ou 17 degrés plus à l’est (environ mille  milles) sur leurs cartes, récupérées par le commodore britannique Anson sur un galion espagnol en 1742 et faisant naturellement partie de la documentation embarquée par Cook.

Une prodigieuse mémoire

Le plus déconcertant pour les esprits occidentaux modernes est de s’imaginer que Tupa’ia avait en mémoire une représentation précise de la géographie d’un espace maritime d’une taille considérable, parsemé de centaines d’îles dont le plus grand nombre lui était évidemment inconnu parce qu’il n’avait pas eu le loisir de les visiter personnellement. Comme il n’existait ni cartes ni documents écrits, cela suppose que cette connaissance bien réelle était acquise par la tradition orale.

Cela étant, il s’est montré capable d’appréhender le concept de représentation cartographique occidental et de traduire une partie au moins de ses propres connaissances dans ce référentiel, très différent de celui des Océaniens : « Il avait compris le rôle des cartes et donna ses instructions pour en obtenir une. Il pointait toujours du doigt les parties du ciel qui correspondaient aux îles […][14]. » Il a situé sur cette carte des îles dont les extrêmes sont éloignées de près de 3 000 milles d’est en ouest et d’environ 1 200 du nord au sud, ce qui représente une superficie de la taille de celle des Etats-Unis. Il semble cependant qu’il n’ait évoqué officiellement avec ses hôtes anglais ni Hawai’i, ni l’île de Pâques, ni la Nouvelle-Zélande, les trois extrémités du triangle polynésien, ce qui marque peut-être simplement la volonté de Cook et de l’Amirauté de conserver la gloire de ces « découvertes », sans trop insister sur ce qu’ils devaient indéniablement à Tupa’ia.

Même si les relations entre les îles de la Société et ces extrémités du triangle Polynésien étaient déjà plus ou moins interrompues depuis deux ou trois siècles avant l’arrivée des Européens à Tahiti, on ne peut en effet tenir pour crédible que le souvenir s’en soit perdu aussi vite, dans cette société où la mémorisation tenait lieu d’écriture, soutenue par des procédés mnémotechniques comme la versification, la répétition, la mise en formules et surtout le chant. Nous avons oublié l’importance de la mémoire et de la transmission orale dans les sociétés traditionnelles, y compris celles qui pratiquent l’écriture depuis des millénaires. De générations en générations, d’immenses récits étaient ainsi appris et transmis fidèlement. De nos jours encore, des sagas de plusieurs milliers de vers sont apprises par cœur en Inde. Les capacités de la mémoire – l’un des facultés les plus fondamentales de l’intelligence humaine – étaient développées à un point qui nous paraîtrait aujourd’hui simplement inimaginable, notre « mémoire » étant le plus souvent consignée sur papier et désormais sur ordinateur, ce qui nous exonère en contrepartie de bien des efforts intellectuels.

En réalité, le pouvoir des chefs polynésiens reposait amplement sur leur capacité à comprendre les évènements et à replacer leurs actions dans un contexte historique et singulièrement généalogique. On récitait (vanana) tous les noms de famille sur trente générations, voire plus. Les jeunes futurs princes ari’i[15] et autres tahu’a faisaient les cents pas dans les marae de leurs familles, nuit après nuit, en scandant ces récitations pour les apprendre par cœur. La seule dynastie de la famille royale de Tahiti comprenait déjà quarante deux noms jusqu’à Tû, père de Pomare I (né vers 1774), répertoriés dans Tahiti aux temps anciens[16].

En 1828, les capitaines de vaisseau britanniques J.R. Kent et S.P. Henry confirment ces remarquables capacités : « They know the Bible and Testament off by heart, from beginning to end […]”. Lorsque le régime de la propriété foncière fut instauré dans les années 1880 par le gouvernement français, des actes de notoriété furent dressés devant les fonctionnaires républicains, en l’absence de pièces écrites. A Tahaa, par exemple, la propriété de la terre de Muri fenua fut établie sur la base d’une généalogie récitée sans interruption sur près de cinq cents ans : « Imagine-t-on en France des gens revendiquant des terres et se faisant des procès dont les droits de propriété remonteraient à l’époque de Louis XI ?[17] ».

En 1903 encore, Victor Ségalen raconte une soirée à Hiva-Oa (Marquises)[18] : « Scandant son dire monotone, une vieille femme […] nous récite les Origines, et comment furent peuplées les îles et les soixante et onze générations qui s’affilièrent depuis […]. Tioka, l’amie de Gauguin[19], commente les vieux dires, et la récitante […] balançant d’un rythme égal sa main sèche, scande d’une oscillation chaque nom de sa longue dynastie […]. »

Leurs facultés de mémorisation étaient en outre sollicitées et même exacerbées par les méthodes de navigation traditionnelle, sans cartes ni instruments : On apprenait et chantait par cœur des litanies de routes maritimes, avec leurs chemins d’étoiles et mille autres références indispensables à la navigation océanique.

Nul doute donc que Tupa’ia, prince issu d’une famille de Navigateurs de Ra’iatea, savait l’existence et la position relative de ces terres Polynésiennes découvertes par ses ancêtres dont il connaissait naturellement les exploits, relatés dans des chansons et des mythes racontés de génération en génération.

En quittant la Nouvelle-Zélande en 1770, Cook avait évoqué l’éventualité d’un futur voyage d’exploration et observé en particulier que si Tupa’ia pouvait y participer à nouveau, cela prodiguerait à cette expédition « a prodigious advantage over every ship that has been upon discoveries in those seas before. » Il est vraisemblable qu’après avoir guidé l’Endeavour vers la Nouvelle-Zélande, Tupa’ia avait également indiqué à Cook la direction à suivre pour atteindre l’archipel Hawai’i, cette autre extrémité du triangle polynésien peuplé par ses ancêtres. A l’instar de ce qui s’était passé en Nouvelle-Zélande, on peut en outre imaginer que la présence décisive de Tupa’ia lors des rencontres empreintes d’incompréhension mutuelle des Anglais avec les Polynésiens des îles Hawai’i, aurait peut-être pu éviter la fin tragique de Cook[20].

Un hommage à l’intelligence

Les futurs navigateurs étaient initiés à cet art dès leur plus jeune âge, mais ne pouvaient prétendre le maîtriser pleinement qu’à l’issue d’un long apprentissage dont les méthodes sévères et rigoureuses n’avaient probablement rien à envier à celles utilisées traditionnellement en Chine pour enseigner les arts, comme la calligraphie par exemple. Des écoles nombreuses existaient, quelquefois plusieurs par île – dont celles réservées à la famille royale, notamment à Ra’iatea. A Kiribati par exemple, ce sont les anciens qui enseignaient la navigation ; les chefs dans l’archipel des Marshall et les navigateurs héréditaires aux Tonga.

Les jeunes Océaniens apprenaient notamment les techniques de base de la navigation à l’aide de divers modèles réduits de pirogues (aumoa), de cerfs-volants (pauma) et même d’une sorte d’hydro-aéroglisseur (titira’ina[21]) tout à fait étonnant, réservé aux futurs chefs et préfigurant les sports nautiques actuels les plus récents. Outre la navigation au sens le plus exhaustif, on enseignait également aux futurs dirigeants la généalogie et l’histoire des ancêtres. Ces récits relataient les exploits des premiers navigateurs, passés au rang des divinités tutélaires sur leurs grands catamarans célestes. Ils avaient aussi pour vocation de légitimer les droits fonciers de l’aristocratie locale. Notons en passant que le chef Navigateur de l’île Abemana (Kiribati) dans les années 1780 était une femme du nom de Baintabu.

Compte tenu de l’étendue des connaissances nécessaires à la pratique de l’art de la navigation océanienne, il apparaît que les plus avertis de ces navigateurs devaient faire preuve d’une belle et vaste intelligence au sens propre du terme, d’un ordre encyclopédique. Même si probablement une partie importante de toute cette connaissance nautique au sens le plus large s’est inscrite dans leur patrimoine génétique au cours des millénaires de leur histoire, l’Océan étant leur principale source de stimulation intellectuelle.

Il n’est pas indifférent de souligner que si la culture océanienne donne la meilleure place au Navigateur initié, elle exige en contrepartie de lui une compétence exceptionnelle, fruit d’une longue expérience intime de la mer et d’une aptitude intellectuelle peu commune, ses facultés de mémoire et de synthèse notamment étant sollicitées jusqu’à des niveaux rarement égalés. Ni charlatan, ni prophète, ni aventurier inculte – et encore moins sauvage – il a passé de très longues années à apprendre et à pratiquer sous la conduite de Maîtres confirmés, jusqu’à atteindre un niveau de maîtrise totale de son art.

La transposition dans le système occidental n’est pas aisée ; aucun capitaine européen ne semble avoir eu des connaissances aussi étendues dans des domaines aussi variés, qui correspondraient aujourd’hui à un grand nombre de métiers de spécialistes mais étaient déjà à cette époque l’apanage de personnes bien différentes : Capitaines, pilotes, maîtres d’équipages, cosmographes, astronomes, zoologistes, hydrographes, mathématiciens, naturalistes, apothicaires, cartographes ou autres naturalistes, embarqués parfois en nombre dans certaines expéditions.

Les connaissances de Tupa’ia en matière astronomique devaient en particulier nettement surpasser celle des capitaines ou des pilotes et ne pouvait probablement être comparées – pour une certaine part – qu’aux savoirs pratiques[22] des savants astronomes occidentaux, ce qui ressort d’ailleurs des commentaires de l’époque. L’une des différences les plus notables cependant est l’absence totale de tout document écrit. Imaginons la seule mémorisation de l’incroyable quantité de données que suppose la connaissance des chemins d’étoiles nécessaires pour chaque voyage. Sans compter tout le reste.

Selon la remarquable formule d’Edward Dodd, universitaire américain, historien et navigateur lui-même : « His navigation was a compendium of observation and memory, an art and skill that can no more be appraised by a captain of a freighter or a battleship than a chemist can assess the paintings of Gauguin.”[23]

Au fond, en contemplant le ciel avec ses yeux intelligents de Navigateur complet, pour qui l’art de la navigation n’est pas une simple technique instrumentalisée, mais bien le fondement d’une culture maritime globale, Tupa’ia devait tout simplement y lire sa propre représentation imagée des terres d’Océanie découvertes et peuplées par ses ancêtres – « carte » plus fiable en l’occurrence que celle gravée sur le papier et détenue dans la chambre de Cook à bord de l’Endeavour.

Gageons en outre que ce chef et prêtre de haute lignée, digne héritier d’une expérience inégalée de l’art de la navigation océanique, aurait eu bien des raisons de considérer d’une certaine façon ses hôtes britanniques comme des néophytes en matière de navigation hauturière et vis-à-vis des choses de la mer en général.

Il est surtout fort dommage que nous n’ayons pas eu sa vision personnelle de l’épopée maritime européenne dans le Pacifique, qui ne nous est connue que par ses propres acteurs occidentaux, légitimement soucieux de rédiger leurs relations de voyage de façon à faire valoir leurs propres mérites auprès de leurs commanditaires royaux[24].

Peut-être en aurions nous conçu une vision plus relative des compétences occidentales de l’époque en matière maritime ?

*   *   *

Figure de proue Moai.


[1] Sauf indication contraire, les citations sont tirées de l’Abrégé de l’histoire générale des voyages, Jean-François Laharpe, Paris, édition de 1820. Tupa’ia était l’amant et le prince consort de la reine Purea, récemment évincée du pouvoir à Tahiti. Il était présent lors du passage du Dolphin avec le capitaine Wallis, puis de La Boudeuse avec Bougainville. Cook était d’abord réticent à l’idée d’embarquer pour longtemps un personnage aussi considérable et probablement encombrant, qui risquait fort de lui porter ombrage. La requête de Banks – qui prenait les frais de passage à sa charge – n’était cependant pas de celles qu’il pouvait refuser, compte tenu des solides appuis de l’aristocrate auprès de lord Sandwich, premier Lord de l’Amirauté britannique et commanditaire de l’expédition. La dernière phrase est de 1774, quatre ans après la mort de Tupa’ia, à l’occasion d’un nouveau passage de Cook à Ra’iatea.

[2] A l’instar de la plupart des autres membres de l’état-major britannique, l’attitude initiale de Joseph Banks vis-à-vis de Tupa’ia apparait toutefois moins digne que celles de Cook. Le jeune et riche aristocrate écrit dans ses mémoires : «Thank heaven I have a sufficiency, and I do not know why I may not keep him as a curiosity, as well as some of my neighbours do lions and tigers at a larger expense than he will probably ever put me to.”

[3] Ce commentaire un peu ambigu figure sur le journal de bord de Cook à la date du 26 décembre 1770, jour du décès de Tupa’ia à Batavia (Jakarta), des suites du scorbut contracté à bord et de la malaria. Il semble que rien de particulier n’ait été fait pour les obsèques de ce grand chef polynésien qui avait tant apporté à l’expédition britannique pendant plus d’un an, alors même que les rites des morts avaient été soigneusement étudiés et consignés dans les récits des Anglais, en grande partie grâce à Tupa’ia. Beaucoup de Polynésiens ont naturellement demandé par la suite de ses nouvelles, sans beaucoup de succès.

[4] A l’exception toutefois de l’Australie, dont les habitants aborigènes ne parlent pas la même langue.

[5] En 1606, Quiros relate qu’un chef nomméTumaï lui apprit aussi le nom de plus de soixante îles.

[6] En ligne directe sur un arc de grand cercle, il y a 7 000 milles entre Batavia (Djakarta) et Tahiti. Pour mémoire, il n’y en a « que » 5 080 entre Paris et Shanghai.

[7] Les cartes marines sont en général établies selon un système de projection dit de Mercator, destiné à transposer sur un plan la représentation d’une partie de la sphère terrestre. Il s’ensuit des erreurs et approximations, notamment sur les mesures d’azimuts et de distances lues sur la carte de Mercator. La ligne droite (loxodromie) tracée sur une carte entre deux points assez éloignés (comme Hawai’i et la Nouvelle Zélande par exemple), indique une direction constante (route loxodromique). Le trajet le plus court entre ces deux archipels ne correspond cependant pas à cette route, mais à celle de l’arc de grand cercle terrestre passant par ces deux points, appelée route orthodromique. Pour passer d’un système à l’autre, il faut effectuer un certain nombre de corrections.

Pour en donner une autre image, le trajet le plus court (orthodromique) entre Sydney et Valparaiso, toutes deux situées à environ 34°Sud, est de 6130 milles et descend au sud jusqu’à la latitude maximale de 61° – ce qui est probablement très inconfortable vu la météo dans ces espaces redoutables, battus par les grandes dépressions australes. Sur les cartes Mercator, on n’imaginerait jamais que la route la plus courte passe ainsi par le sud de la Nouvelle-Zélande, ce qui est en revanche beaucoup plus évident sur un globe terrestre.

[8] Sir Arthur Grimble, dans Gilbertese astronomy and astronomical observances, Journal of the Polynesian Society 40, 1931.

[9] Il s’agit notamment de Maximo Rodriguez, qui a passé environ un an sur place à Tautira en 1774-1775 avec trois autres Espagnols, et a laissé un journal très précis et fort bien écrit. Société des Océanistes, Paris, 1995.

Voir aussi le Journal de James Morrison (Société des Océanistes, Paris, 1966) second maître à bord de la Bounty, qui séjourna dans ces îles d’octobre 1788 à mai 1791.

[10] Un paradis se meurt, Paris, 1949.

[11] Le service historique de la Marine conserve ainsi un « Mémoire pour une expédition secrète à la découverte desTerres Australes », adressé à Mgr de Sartines, ministre d’Etat et de la Marine,  par le Sieur de Lauglin, ancien officier de Marine.

[12] Serrão lui avait écrit qu’il régnait sur un empire « plus riche que celui de Vasco de Gama ». Ils ne se reverront pas. L’histoire n’aura pas permis l’aboutissement de ce rêve, il s’en est fallu de quelques petits mois et quelques centaines de kilomètres seulement entre les deux archipels voisins des Moluques et des Philippines. Ces îles mythiques du bout du monde furent leur tombeau.

[13] Après un grand périple le long des rivages nord de l’océan Pacifique, il revint exactement un an plus tard, le 18 janvier 1779 dans cet archipel dont il découvrit alors l’île principale de Owhyhee, « qui à bien des égards paraît devoir être la plus importante que les Européens ait faite jusqu’à présent dans la vaste étendue du Grand Océan. » Ce commentaire constitue la dernière phrase du journal de Cook, qui devait trouver la mort sur ce rivage le 14 février 1779. L’île principale de l’archipel a une superficie d’environ dix milles kilomètres carrés, soit dix fois plus que celle de Tahiti.

[14] Relaté par Johann Forster, naturaliste embarqué avec Cook lors de son deuxième voyage.

[15] On observera que le nom d’ari’i, qui désigne les rois ou chefs les plus importants, ressemble étrangement au mot sanscrit arya, qui a la même signification.

[16] Ancient Tahiti, Teuira Henry, Bishop Museum, Honolulu, 1928.

[17] Alain Gerbault, Un paradis se meurt, Paris 1949.

[18] Cité par Jean-Jo Scemla, Le voyage en Polynésie, 2002.

[19] Il est enterré depuis1903 dans le somptueux cimetière fleuri qui surplombe la baie. Jacques Brel lui tient compagnie.

[20] O’mai, un autre Polynésien natif de Ra’iatea, faisait partie de cette expédition, mais il était loin d’avoir le rang et l’autorité de Tupa’ia.

[21] Littéralement : qui se dresse là-haut dans les cieux.

[22] On ne saurait toutefois apprécier sa capacité de conceptualisation des mouvements des astres, … mais en avait-il réellement besoin pour naviguer ? Apparemment non.

[23] Polynesian Seafaring, Dodd, Mead & Cie, New York, 1972.

[24] A cette époque comme à d’autres, il n’était pas question de laisser publier un ouvrage qui soit de nature à desservir ou ternir de quelque façon que ce soit le prestige et le renom de la Couronne britannique. Les récits de voyage étaient soigneusement expurgés de tout commentaire désobligeant ou simplement susceptible de choquer l’opinion. Il s’agit donc de ne pas prendre pour vérité intangible tout ce qui est écrit, même par des personnages célèbres, qui excellent aussi dans l’art subtil de l’omission.

Il est donc probable que le rôle éminent de Tupa’ia dans les explorations britanniques du Pacifique a été volontairement réduit dans les relations de l’époque ; cela expliquerait aussi qu’aucun portrait ce grand personnage n’ait été réalisé ( ?), malgré la présence de trois excellents peintres et dessinateurs embarqués qui ont laissé par ailleurs de nombreux portraits d’Indigènes. La British Library dispose en revanche de quelques aquarelles, récemment identifiées comme étant de la main de Tupa’ia.